jeudi 4 janvier 2018

Point Cardinal - Léonor de Récondo

Il était en bonne place sur la table de la Librairie, avec un commentaire élogieux des libraires. Les avis des blogueurs étaient globalement très positifs. Je ne pouvais pas passer à côté bien longtemps. Ce fut donc ma première lecture de l'année 2018. Le récit d'une transformation, celle d'un homme qui ne se reconnaît pas dans son corps et souhaite devenir une femme, celle d'une famille qui voit un mari, un père, se transformer sous ses yeux, des amis qui observent. Tous s'interrogent, les uns comprennent, les autres non, certains expliquent quand d'autres s'enfuient.

Point cardinal de Léonor de Récondo.
Editions Sabine Wespieser, 24 août 2017, 232 pages.




Présentation de l'éditeur :

Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable.
Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour, Solange trouve un cheveu blond…

Ma lecture :

Sujet délicat que celui du transsexualisme. Tant pour la littérature comme dans notre société pour laquelle il reste tabou. Il n'y a pas de surprise dans ce livre, néanmoins, le sujet est traité ici avec fluidité et finalement, légèreté. L'auteure évite les pièges de la dramatisation, du pathos et des tourments psychologiques. On assiste à la lente transformation de Laurent qui, à la suite d'un week-end passé seul chez lui, métamorphosé en Mathilda, prend la décision longuement reportée, de devenir enfin la femme qu'il a toujours été.

L'auteure nous propose ici la récit de cette transformation une fois la décision prise et présente les différentes étapes que devra affronter Laurent avant de devenir Lauren, celle qu'il sent depuis toujours au fond de lui. Il y a d'abord eu Mathilda, celle qui lui permettait d'être femme un temps dans la semaine, avec ses amies du Zanzibar, avant qu'il ne devienne réellement femme. Puis vient le temps de l'annonce, en famille, lors d'un dîner banal, qui fait l'effet d'un ouragan au sein de ce petit cocon si apaisé. Se révèlent alors les caractères de chacun : ceux qui nient la réalité et cherchent, à force de rationalisation, à la transformer, à revenir en arrière, à soigner... ; il y a ceux qui se taisent, intégrant silencieusement ce bouleversement ; et ceux, enfin, qui se révoltent, détruisent, laissent échapper la violence.

En parallèle de la transformation de Laurent, l'auteure décortique la réaction d'une société : celle de la famille, des amis et des collègues. Celle que j'ai trouvé la plus révélatrice de l'époque dans laquelle nous vivons, est celle du "psy". Réputé pour son traitement de ce type de "pathologie", celui que va d'abord consulter Laurent sur les conseils de sa femme, est révélateur de cette société qui voudrait que tout un chacun entre dans une case (homme ou femme) et que tous ceux qui sont en marge puissent être soignés. Laurent doit faire face aux préjugés, aux sourires, à la calomnie, au rejet également de certains de ses proches.

Ce qui touche dans ce récit, c'est la force de caractère de Laurent. Son courage lorsqu'il faut affronter le regard de l'autre : celui de la vendeuse de sous-vêtements, celui de son fils, de ses collègues ou de ses voisins. Ce qui m'a marquée également, c'est ce nécessaire égoïsme de la démarche : pour devenir lui-même, Laurent devra faire fi du point de vue de son entourage. Pour se retrouver lui-même, il devra prendre le risque de perdre ses proches. Cette détermination est d'autant plus cruelle que Laurent est aussi un père... Là encore, l'auteure nous donne à voir deux réactions différentes, celle du fils qui finira par s'éloigner, et celle de la fille qui, pour ne plus subir (la transformation de son père et le regard de ses camarades) se lancera dans le combat de l'explication. Sa réaction à elle, Claire, jeune adolescente, est enthousiasmante.

Ce texte est une belle approche de la question du transsexualisme pour des néophytes comme je peux l'être. Un beau sujet, traité avec douceur et bienveillance. Un peu trop peut-être car il me semble que les réactions de ceux qui côtoient Laurent sont un peu lisses... A entendre les discours de certains, je doute qu'il n'y ai pas plus de violence et de brutalité dans la société face à ce phénomène de l'identité. Il me semble que les réactions des collégiens, que l'on perçoit seulement dans ce livre, ou celle du "psy" qui rêve de soigner Laurent et de le remettre dans le droit chemin, soient bien plus fréquentes que ne le laisse à penser le récit, bien plus violentes aussi.

Pour finir, je reste circonspecte quant à la réaction de Solange, la femme de Laurent, qui reste à ses côtés tout au long de se transformation, et ce malgré sa manifeste incompréhension de ce qui se joue pour lui. J'ai du mal à imaginer que de tels bouleversements puissent ne pas faire voler la famille en éclats... comment ils peuvent continuer à faire couple malgré tout...

Un beau texte pour entendre, comprendre, réfléchir et finalement, rencontrer l'autre.

"Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père."
D'autres avis, magnifiques, chez Margaud LiseuseMiss Bouquinaix, Sur la route de Jostein...







2 commentaires:

  1. Je l’ai lu et beaucoup aimé. Mon billet est en préparation :)

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    1. Il me tarde de le lire : je guetterai sa parution.

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